CITIZENS AND EXPERTS IN PUBLIC DELIBERATION: SITUATING TECHNICAL KNOWLEDGE IN PRACTICAL REASON
Discutant : Jean Leca
Dans son livre intitulé La Société du Risque, Ulrich Beck émet l'idée selon laquelle le clivage entre les détenteurs du savoir et les autres sera l'une des tensions sociales fondamentales de ce siècle [1]. Citant la politique de « la société de l'information », Giddens fait écho à ce thème dans son livre Les Conséquences de la Modernité [2]. Le sujet revêt une importance particulière dans les questions de politiques environnementales et technologiques, généralement chargées de questions techniques et sophistiquées [3]. J'ai ailleurs émis l'idée selon laquelle cette question de participation des citoyens à des décisions à caractère technique est peut-être la question critique autour de laquelle la possibilité de démocratie s'articule dans un monde pétri de complexités.
Les citoyens peuvent-ils véritablement participer au processus de prise de décisions ? Nous en savons moins à ce sujet que ne le laisse penser les discussions sur la participation citoyenne, dans la mesure où celles-ci passent par le prisme d'interprétations dépassées à la fois de la science et de la politique. D'un point de vue conventionnel, le sujet semble douteux. Mais avec interprétation post-empirique de la science et de la politique, la question devient plus complexe et, selon l'interprétation donnée à la participation, elle devient même bien moins fastidieuse.
L'essentiel du débat sur la politique environnementale et technologique s'est concentré sur le facteur risque. Le risque (ainsi que les techniques d'évaluation du risque et l'analyse du bénéfice du risque) a émergé de tels débats pour étayer l'allégation selon laquelle les citoyens sont incapables de prendre de telles décisions de façon intelligente, ce que leurs choix « irrationnels » concernant des technologies telles que les sites de centrales nucléaires ou les incinérateurs de déchets toxiques reflètent. Les scientifiques ont introduit des techniques élaborées pour comparer les risques et fournir une base pour une prise de décision politique sensée. A cette fin, le concept de « risque acceptable » a été avancé pour aider les gens à saisir l'irrationalité de s'inquiéter à l'idée de prendre l'avion après avoir déposé leur voiture dans le parking de l'aéroport, ce qui est statistiquement bien plus dangereux. Il en va de même pour l'homme qui fume une cigarette et s'inquiète de mettre des produits chimiques dans son jardin.
L'évaluation du risque a cependant échoué dans sa tâche. En effet, les gens ont semblé s'inquiéter davantage et non pas moins. Tandis que ceci a convaincu une bonne partie de la communauté scientifique du bien-fondé de son estimation que les citoyens ordinaires sont irrationnels quand il s'agit de science et de technologie, cela a aussi généré un grand nombre de recherches visant à déterminer pourquoi les citoyens répondent comme ils le font. De telles recherches, en général intitulées « recherche sur la communication du risque » étaient censées trouver des moyens de rallier les citoyens aux décisions des analyseurs de risques, mais elles ont en chemin mis à jour un corps substantiel d'informations démontrant que les gens ne font que répondre à la situation en termes différents. Au lieu de prêter attention aux informations techniques disponibles, ils ont tendance à les faire passer par le prisme de leur connaissance socioculturelle. Tandis que cela a mené de nombreux scientifiques à considérer que cela prouve que les citoyens sont incapables de suivre un raisonnement particulier, c'est-à-dire un raisonnement technique, d'autres ont argumenté qu'il ne s'agissait là que d'une autre forme de rationalité.